14.08.2009
LITTÉRATURE. Danièle Saint-Bois vit à Arudy. Elle écrit des livres, en lit et parfois donne un coup de main à la boulangère. Rencontre L'histoire de l'écrivain qui voulait jouer à la boulangère
LITTÉRATURE. Danièle Saint-Bois vit à Arudy. Elle écrit des livres, en lit et parfois donne un coup de main à la boulangère. Rencontre
L'histoire de l'écrivain qui voulait jouer à la boulangère
Voilà Pomponette qui déboule un plateau à la main.
Elle a du chignon et le verbe haut. C'est jour de marché à Arudy ce
mardi-là, mieux vaut parler fort pour se faire entendre, surtout au
café central Le Domino. Pomponette croche l'écrivain. « Tu bosses
aujourd'hui ou quoi ? Parce que si tu vois la boulangère, dis-lui pour
les croissants. La boulangère ne peut rien refuser à Pomponette...
Souviens-toi de Camus. » Ceci assorti d'un solide clin d'oeil.
L'écrivain grommelle : « Pas Camus! ho Pagnol. » Elle passe son chemin
et tourne à quelques mètres de là dans la rue d'Auros. Le lapsus de la
serveuse du Domino la fait sourire, juste un peu, ou alors c'est la
perspective d'ouvrir la porte de la boulangerie qui la met en joie.
Valérie
rayonne derrière son comptoir. Elle l'accueille avec deux baguettes
dans chaque main : « Tu viens m'aider ou faire la cliente ? »
Danièle
Saint-Bois vit à Arudy de ses livres. Elle écrit. Enfin, elle écrivait,
jusqu'au jour où c'est arrivé. Panne sèche. Alors, il a bien fallu
continuer à vivre, avec un porte-monnaie presque vide et une colère du
tonnerre de Dieu qui lui vrille les entrailles. Non seulement, elle ne
sait plus écrire, mais elle ne sait plus lire non plus. La faute à qui
? À Sarko. Alors pas lui en tant que Nicolas Sarkozy, président de la
République, mais tout le reste autour. La morosité, l'empêchement, la
pensée unique, la trouille et le manque.
Danièle Saint-Bois vient
à manquer d'argent justement, elle va travailler à la boulangerie de la
rue d'Auros et c'est ici entre les religieuses et les croissants au
beurre, les pains au pavot et les baguettes craquantes, qu'elle
retrouvera le goût des mots. Un livre est sorti du four du boulanger,
bouillant, à la fin du printemps. Il s'appelle « Marguerite, Françoise
et moi ». Tellement incorrect qu'il fait figure d'ovni. Valérie, la
boulangère, l'a pourtant classé dans sa sélection des livres de
l'année, en tête, au milieu et en pied sur un présentoir posé au coeur
de sa boutique. Tout ceci mérite quelque explication.
Une amitié particulière
Donc,
d'un côté, l'écrivain Danièle Saint-Bois, elle a une soixantaine
d'années et huit bouquins publiés derrière elle. Lorsqu'on dit qu'elle
vit de ses livres, c'est à la fois vrai et faux. La littérature depuis
toujours donne le sens de sa vie, mais pas grand-chose dans sa caisse à
la banque. Elle a élevé trois enfants à Arudy, d'où elle n'est pas
originaire, et s'est installée là depuis plusieurs années, avec son
amie Yvette.
De l'autre côté, il y a Valérie, la femme du
boulanger. Elle rencontre la très peu conventionnelle Danièle lors de
ses tournées de livraison du pain. Cette dernière découvre avec bonheur
que la boulangère a lu tous ses livres, mais aussi beaucoup d'autres. «
Un jour, pour le passage à l'euro, elle pédalait et m'a demandé un coup
de main à la boulangerie, se souvient Danièle. Tout a commencé là.
J'étais au bout du rouleau. Puis elle m'a embauchée, deux-trois jours
par mois. On riait beaucoup, on parlait bouquins entre nous, avec les
clients. On a commencé à présenter la sélection du mois des livres de
la boulangère. Pas banal. »
Danièle boit du petit-lait. Le
va-et-vient des clients, les petits travers des uns et les manies des
autres, ceux qui grattent dans leurs poches pour trouver la petite
monnaie, ceux qui exigent la baguette très cuite ou le pain plutôt mou.
Un jour de bonheur, elle ouvre les pages d'un livre de Françoise Sagan.
Une biographie. « Jusque-là, tous les livres que je lisais me tombaient
des mains. Elle m'a rendu le goût. » La guérison sera lente, tout
Sagan, puis Marguerite Yourcenar viennent panser les plaies. Pour s'en
sortir tout à fait, il faudra expurger la colère.
Danièle
Saint-Bois va profiter de l'ooccasion d'une invitation à la résidence
d'écrivains de la Villa Mont Noir, dans le Nord, pour retrouver ses
mots. Reconnectée avec l'écriture. Son manuscrit est une bombe. Tout y
passe, son village d'Arudy qu'elle appelle Rabourgris, la boulangerie
au quotidien, le sarkozisme et les prix littéraires toujours aux mêmes.
On se tord de rire et, au détour d'une phrase, on plonge avec elle dans
l'abîme de l'absurde.
Publié à la fin du printemps chez Julliard,
ce livre a l'étrange pouvoir de requinquer. « J'ai vécu des revers mais
j'ai jamais lâché prise. Je ne laisserai pas toute la place aux autres,
fulmine-t-elle. Encore moins aujourd'hui, dans cette société
pernicieuse. »
Coup de pub de Cohn-Bendit
Après les
élections européennes, invité au « Grand Journal » de Canal+, Daniel
Cohn-Bendit a brandi le « Marguerite... » de Danièle Saint-Bois devant
les caméras : « Enfin de l'antisarkozisme intelligent et poilant. » Le
lendemain, les ventes du bouquin flambaient. À la bibliothèque d'Arudy,
où elle fut superbement ignorée pendant des décennies, l'écrivain a été
enfin invitée. Un tabac. 15 personnes ont assisté à la conférence. On
n'avait jamais vu ça à Rabourgris.
Dans son petit jardin, Danièle
Saint-Bois, entourée de ses trois gros chats, se marre bien. Gérard
Cambot, premier élu d'Arudy, l'a même hélée l'autre jour, sourire
banane : « Le maire de Rabourgris vous salue bien ! Je me suis ré-ga-lé
! » Finalement, tout ça la réconcilie avec ses contemporains. « Rien
n'est perdu », lâche-t-elle.
Désormais, l'écrivain retourne à la
boulangerie pour donner un coup de main et pour le plaisir de balancer
quelque bêtise pas piquée des vers, derrière le comptoir.
« Marguerite, Françoise et moi » de Danièle Saint-Bois, éd. Julliard, 18 ?.
À la boulangerie de la rue d'Auros à Arudy, Danièle Saint-Bois a retrouvé la littérature. (photo l. laissac)
08:19 Ecrit par adminblog dans Non classé | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Arudy, bio, blog, fort, histoire, lac, littérature, livre, pêche, route, Saint-Bois, Sarkozy, travail, village



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